Londres, bluesy sixties par Claude    2ème partie

 

 

Cette ferveur, cet élan d’enthousiasme, d’un jeune public avide de nouveauté, à condition qu’elle soit de qualité, était bel et bien tangible et ce, dans un périmètre assez restreint, au cœur de Soho.

Périmètre au sein duquel quelques clubs devenus mythiques, se livraient une concurrence acharnée

(fut un temps où choisir entre deux concerts le même soir, dans deux endroits différents mais à la même heure devenait un dilemme). Parmi ceux-ci, The Scene (dans Windmill Street) ou le Speakeasy (près d’Oxford Circus) - où King Crimson en 1969 effectua ses ultimes répétitions avant ses premiers concerts – qui n’emportaient guère mon adhésion principalement à cause de leur exiguïté.

Ce qui était loin d’être le cas avec mon préféré, l’emblématique Marquee Club, sis au 90 Wardour Street, géré de main de maître par son “club’s secretary”, John Gee, lequel, les soirs de concerts, était toujours présent dans le couloir après l’entrée pour accueillir les passionnés et pour donner le signal de la fermeture des portes.

Une véritable institution devant laquelle il était en effet indispensable de faire la queue – à droite ou à gauche de l’entrée qui ne payait pas de mine - si l’on souhaitait y accéder, la capacité d’accueil, bien qu’acceptable, étant tout de même assez restreinte.

Tous les critères propres à satisfaire les plus exigeants y étaient réunis : facilités d’accès (à quelques encablures du métro), prix de l’entrée modique (en général entre 5 et 10 Schillings selon l’affiche), accueil, proximité de la scène (en arc de cercle et ceinturée d’une bonne centaine de chaises en rang d’oignon), acoustique, bar de taille modeste dans une arrière salle et murs peints en noir mais agrémentés de miroirs accentuant la sensation d’espace et, surtout, une programmation de grande qualité. Des plus modestes aux plus illustres, tous y connurent leur heure de gloire. “Passer au Marquee” c’était un peu comme un examen de passage pour nombre de groupes désireux de se faire un nom parmi le landerneau du British Blues.

Un autre club, à mon avis, soutenait la comparaison, à savoir le Klooks Kleek. Proche du siège de Decca Studios, un peu plus vaste, doté d’une estrade en guise de scène et d’un bar qui ne désemplissait pas, mais excentré (situé au Railway Hotel à West End Lane dans le West Hampstead). Il n’était pas rare d’y croiser de glorieux aînés tels John Mayall, à deux pas derrière moi lors d’un concert de Free (visiblement impressionné par le talent de Paul Kossoff, “guitar heroe” parmi les plus doués de sa génération), ou encore John McVie venu applaudir (difficile avec une pinte de bière à la main !) sa future épouse Christine Perfect à l’occasion d’une excellente prestation des Chicken Shack.

Bien entendu, il était tout aussi envisageable d’aller tout simplement boire un verre dans un bar musical comme le Troubadour à Old Brompton près d’Earls Court (coffee-house qui existe toujours je crois) ou d’aller passer la nuit au Flamingo Club (club de jazz dans Wardour Street, pas loin du Marquee), où l’excellent Georgie Fame (avec son orgue Hammond et ses Blue Flame) officiait à longueur d’année. Mais attention… Là, il fallait montrer patte blanche à l’entrée, comme au Ronnie Scott’s ou au Scotch of St James, être correctement habillé (une chemise blanche et un veston pouvaient faire l’affaire !) et tenter de prouver au “videur” de service qu’on avait bien l’intention de consommer tout en restant attablé des heures durant. Fréquenté en majorité par des habitués, pour la plupart noirs américains, l’ambiance y était quelque peu particulière et parfois explosive, certains n’hésitant pas à recourir aux amphetamine pills afin de tenir “all night long” ! Pas vraiment ma tasse de thé en vérité…

Il semblait donc parfois légitime d’aller se ressourcer en banlieue londonienne où, après un long trajet en métro, on partait à la recherche de pubs parfaitement inconnus du grand public, dont le Melody Maker nous avait dévoilé dans son édition de la semaine, les noms et adresses ainsi que l’alléchant programme du jour… ou plutôt du soir. Ouverts de bonne heure, il fallait généralement se faufiler devant ou derrière le bar dans une salle comble, pour accéder à l’escalier menant au premier étage (une constante !), réservé lui à la musique live. John Mayall et ses Bluesbreakers ainsi que les Fleetwood Mac de Peter Green y faisaient d’assez fréquentes apparitions devant un public de fans passionnés et d’autochtones grands buveurs de Pale Ale… Il en fut de même pour des pionniers du blues noir américain comme l’immense Freddy King ou l’excellent Champion Jack Duprée.

Ayant assisté à un mémorable concert de Mayall (entouré de Mick Taylor, John McVie, Keef Hartley et John Almond au sax) dans un de ces lointains pubs, je me souviens, lors de mon retour vers Londres, m’être posé la question de savoir comment les roadies avaient bien pu monter l’imposant orgue Hammond du maître au premier étage, le seul accès étant un escalier de service extérieur quelque peu vermoulu ! Question restée sans réponse à ce jour…

Une banlieue cosmopolite mais accueillante où l’on pouvait se restaurer avant concert pour quelques Pences (fish and chips ou red beans sur toasts au choix !) et où il n’était pas rare de dénicher quelques bons endroits assez imprévisibles, via l’affichage local, comme ce gymnase municipal à Croydon, transformé pour un soir seulement, en salle de concert. Des chaises d’école en guise de fauteuils d’orchestre, séparées par une allée centrale, qu’emprunta un soir en toute décontraction, à ma grande surprise et alors que nous nous installions à nos places respectives, un certain Jeff Beck, vêtu d’un simple T-shirt blanc et d’un jean de la même couleur, l’étui de sa Stratocaster à bout de bras. Lequel enjamba l’estrade avant d’ouvrir une porte donnant sur des vestiaires improvisés. Il s’agissait-là de l’un des tout premiers concerts du Jeff Beck Group (sans Nicky Hopkins) auquel il me fut donné d’assister, installé à même pas un mètre de la scène, juste devant Rod Stewart ! Inimaginable de nos jours !...

Ce serait faire injure à nos chers amis britanniques, grands initiateurs (à la suite de leurs homologues américains) de réjouissances gratuites en plein air, que de boucler cette évocation de Londres durant les sixties-seventies, sans mentionner les deux tout-premiers concerts gratuits de Hyde Park auxquels il me fut donné d’assister.

D’abord celui de Blind Faith en juin 1969 suivi, courant juillet, de celui des Stones avec Mick Taylor en remplacement du défunt Brian Jones. Déçu par la prestation bien terne (d’à peine cinquante minutes !) de Winwood et de Clapton, gâchée qui plus est par une sono dispersée aux quatre vents,

j’arpentais plein d’espoir, un mois plus tard et sous un soleil de plomb, le long Serpentine, chemin en terre longeant le lac et permettant l’accès direct à la fameuse “cuvette”, à l’occasion du RV donné par les Stones à leurs fans. Et là… rebelote ! Un concert, devant quelques 200 000 personnes (sûrement pas 350 000 comme l’affirment à tort certains sites du web), plombé par le décès brutal, 48 heures auparavant, de Brian Jones et l’hommage “forcé” de Jagger, qui n’avait pas hésité deux mois avant à l’éjecter du groupe sans ménagement, ainsi que par le manque flagrant de répétitions après presque deux années sans apparitions sur scène. Le seul, à mon avis, à s’être sorti de ce piège avec les honneurs est Mick Taylor au grand dam de Keith Richards qui n’en pouvait mais.

Mais ceci est une autre histoire… Un jour peut-être, aurais-je le loisir de revenir plus en détails sur ces deux événements. Qui sait ?...

Nota : je recommande à tous le film Blow Up de Michelangelo Antonioni sorti en 1966, qui restitue assez fidèlement l’atmosphère du Swinging London des années soixante avec, en prime, une apparition (trop brève malheureusement) des Yardbirds dans un des clubs de la capitale.

                                                                                                                                                                   CLAUDE

London 4

London 5

London 6