Cet article de notre ami Claude a été publié, il y a maintenant presque deux années. Certains d’entre vous l’ont lu, mais depuis ce mois d’avril 2016, date de sa publication, ce blog a accueilli de très nombreux nouveaux visiteurs qui sont devenus de fidèles abonnés. Beaucoup d’entre eux n’ont donc jamais parcouru ce fabuleux document, publié en deux parties et qui relate le Londres des sixties vu par quelqu’un qui l’a vécu de l’intérieur. Il m’a paru opportun de faire profiter de ce document exceptionnel tous ces nouveaux abonnés. Et pour ceux d’entre vous qui l’auraient déjà lu, je suis persuadé qu’ils prendront beaucoup de plaisir à le découvrir une nouvelle fois.

INTRODUCTION :

Lorsqu’il y a quelques semaines, je lui ai fait part de mon projet de consacrer une série sur les villes qui ont fait notre musique, je n’espérais qu’une chose : qu’il me dise oui. Bien sûr, j’aurai pu essayer de vous décrire moi-même mon ressenti sur cette fabuleuse capitale que j’ai découverte au milieu des seventies, mais, pour tout vous dire, au fond de moi, je n’envisageais pas une autre personne pour rédiger l’article consacré à la ville de Londres, car qui mieux que lui peut nous parler de cette ville, de l’atmosphère qui y régnait dans l’époque dorée des années 60/70, de ces clubs de petite taille qui ont vu débuter et évoluer les plus grands.  C’est donc avec un immense plaisir que ce blog accueille pour la seconde fois Claude, qui pendant deux jours va vous faire remonter le temps et vivre à l’intérieur d’une ville qui a tant apporté à notre passion.  A nouveau, un immense merci, mon cher Claude, je suis persuadé que les lecteurs prendront autant de plaisir à lire ton article que tu en as eu à le rédiger et te laisse donc pendant 48 heures les commandes complètes de ce blog.

                                                                                                                                                                    Frédéric.

 

Londres, bluesy sixties par Claude   1ère partie

 

 

Impossible d’évoquer ce que fut la capitale britannique durant les années soixante et au début des années soixante-dix sans tenter de définir en préambule et en quelques phrases le Swinging London, terme, ou plutôt titre inventé en 1966 par des journalistes américains de Time Magazine. Une façon comme une autre d’expliquer que Londres était devenue la capitale mondiale de la culture pop et de la mode. Une culture pop (musique, art, mode excentrique et colorée) qui parvint à se hisser, grâce à quelques figures emblématiques et à la caution d’une jeunesse aisée et libérée, au même rang que la culture au sens propre.

Une renaissance, une sorte de rébellion contre les limitations et les restrictions d’après-guerre. D’autant plus qu’au début des années soixante, 40% de la population britannique avait moins de 25 ans (causes et effets du baby boom).

En ce qui me concerne, et en tant que témoin de cette période de 1968 à fin 1972 au cœur de Londres (après quelques escapades au même endroit entre amis en 66 et 67), il s’agissait plutôt d’une vue de l’esprit, le phénomène n’étant en réalité guère palpable dans la vie quotidienne. Ce nouveau berceau des tendances, il fallait le chercher pour le trouver, par exemple en fréquentant des lieux de rencontre tels les clubs de danse, certains pubs (qui fermaient à 23 heures), les disquaires ou les magasins dans lesquels la musique pop tournait en boucle, pour la plupart situés à Soho (dans le West End, quartier circonscrit par Oxford Circus, Regent Street, Picadilly Circus, Leicester Square et Charing Cross Road)  et dans la fameuse Carnaby Street, précisément là où Mary Quant créa puis diffusa la minijupe.

Un nouvel art (ou façon) de vivre revendiqué avec moult éclats par les fameux “Mods”, dont les échauffourées musclées avec les “Rockers” dans quelques stations balnéaires (à Brighton en particulier) firent les choux gras de la presse à sensation. Les derniers nommés étaient des adeptes du rock US pur et dur, dans le genre Hells Angels, et les premiers, eux, vouaient une passion sans bornes aux nouveaux groupes pop à succès tels les Who, les Small Faces ou les Kinks, ainsi qu’à un style vestimentaire inspiré par la mode européenne (française ou italienne) et aux… scooters !

Sauf que des Mods et encore moins des Rockers, il n’y en avait pas à tous les coins de rue, loin de là !... Pas plus d’ailleurs que les copies conformes, pourtant nombreuses, de Twiggy, mannequin vedette.

A vrai dire, Londres, avec ses entrées d’immeubles à colonnades, ses bus rouges à impériale, ses cabines téléphoniques de la même couleur, ses taxis noirs d’un autre âge et son ”tube” avec ses wagons fumeurs, était une ville “tranquille”, grisâtre certes (aucune rénovation à cette époque), où régnait la paix et la tolérance aussi bien dans les quartiers populaires comme Earls Court, où j’avais déniché mon havre de paix pour quelques Pounds par mois (impensable de nos jours), que dans la City ou à Chelsea, district des artistes (peintres, écrivains et j’en passe…). L’originalité, l’exotisme, on pouvait les dénicher le samedi vers Notting Hill sur le marché de Portobello Road, endroit rêvé pour chiner (disques d’occasion ou imports US, posters psychédéliques, tee-shirts bariolés, bijoux “hippies” ou autres babioles). 

Aucune animosité envers les jeunes aux cheveux longs porteurs de pattes d’eph pour la plupart, alors qu’il n’était pas rare dans les villes de nos belles provinces françaises d’être, dans ce cas, systématiquement catalogué de dangereux voyou ou de beatnick fumeur de “hakik” (sic) !...

Une sorte d’effervescence certes mais en toute sérénité, portée par un dénominateur commun, la musique pop-rock. Un nouveau genre musical plébiscité par les médias et bien relayé notamment sur les ondes et à la télé (en noir et blanc) avec des émissions comme Top Of The Pops ou Ready Steady Go sur la BBC, les Live radiophoniques dans les studios de cette même BBC, ou les diffusions musicales, parfois interrompues, de Radio Caroline, radio pirate installée sur un vieux rafiot au large des côtes britanniques.

Une mini révolution qui eut toutefois le mérite de briser en partie l’hégémonie des tout-puissants du show bizz de l’époque qui avaient pour noms Petula Clark, Billy Fury, Paul Anka ou Cliff Richard et ses Shadows (qui, il faut bien le reconnaître, réussirent à renouveler le genre instrumental et popularisèrent la Fender Stratocaster en Angleterre et sur le Continent).

 

Merci les Beatles, les Who, les Small Faces, Troggs ou autres Animals, pour ne citer que les plus connus du ”british beat“, avec une mention bien particulière pour le “dépoussiérage” effectué en amont par les Rolling Stones et les Yardbirds. Eh oui !... Nous y voilà…

En effet, à n’en pas douter, ces deux groupes ont posé, au début des sixties, les jalons de ce qui allait bientôt devenir une déferlante dès 1966, à savoir le British Blues Boom.

Les deux tout premiers 45 tours (2 morceaux sur chaque face) des Stones, peut-être à ce stade en mal de compos originales, faisaient la part belle à des reprises de classiques du blues et du rock, signés Buddy Holly, Chuck Berry, Bo Diddley, Slim Harpo ou Jimmy Reed. Et il en était de même pour les enregistrements des Yardbirds avec Eric Clapton (lead guitarist), lesquels, un peu plus tard, s’offrirent même le luxe d’enregistrer avec un certain Sonny Boy Williamson II…

Comment ne pas remercier également John Mayall d’avoir eu le nez creux en “récupérant” Eric Clapton après la décision de ce dernier de quitter les Yardbirds et, surtout, de l’avoir laissé s’exprimer avec force et talent durant les séances d’enregistrement chez Decca du LP “Beano” devenu culte…

C’est à un bouleversement profond des codes musicaux initiés par les acteurs du Swinging London auquel nous assistions en direct, la musique pop devenant alors un simple divertissement avant tout commercial destiné aux ados prépubères. Bye-bye à la médiocrité, celle du “british beat”, place à l’exploration des fondamentaux, à leur appropriation, ceux du blues et du rythm’n blues.

Là, à n’en pas douter, c’était du lourd dont il s’agissait, et, qui plus est, sacrément bien ficelé.

Les groupes de British Blues devinrent peu à peu des vedettes incontournables de la scène londonienne, bien aidés en cela par leurs illustres aînés (Alexis Korner, Graham Bond et bien sûr John Mayall ) ainsi que par des passionnés fondateurs de labels prolifiques comme Blue Horizon (Mike Vernon) ou Island Records (Chris Blackwell). D’où la prolifération chez les disquaires de “premiers albums“ de formations ayant auparavant démontré sur scène tout leur talent, face à un public de connaisseurs et d’initiés. Epoque inoubliable, celle des “guitar heroes” en devenir, dont l’objectif prioritaire, pour la plupart, consistait à se rapprocher tant bien que mal du style de “God” (Clapton en l’occurrence), sans pour autant chercher à le copier systématiquement.

 

Les têtes d’affiche du BBB avaient pour noms John Mayall’s Bluesbreakers bien sûr, Peter Green’s Fleetwood Mac, Chicken Shack, Jethro Tull (avec Mick Abrahams), Blodwyn Pig (fondé par Abrahams après avoir rompu avec Jethro Tull), Aynsley Dunbar Retaliation, Free, Savoy Brown Blues Band, Ten Years After et j’en passe. Une vague de fond qui, peu à peu, prit de l’ampleur pour devenir la Blues Rock Mania, teintée de psychédélisme, qui accoucha, elle, de supergroups tels que Cream, Jeff Beck Group ou Led Zeppelin dont l’audience devint internationale. Le tout pimenté par l’apparition aussi soudaine qu’inattendue d’un métis d’ascendance Cherokee en provenance de Seattle, Jimi Hendrix, et d’une Texane totalement déjantée, Janis Joplin.  

D’excellents jeunes musiciens, compositeurs ou non, purent ainsi exprimer en toute liberté leur talent et

certains d’entre eux n’hésitèrent pas à s’orienter vers le Free Jazz pour créer un rock totalement revisité bientôt baptisé Rock Progressif. Robert Fripp (King Crimson) ou le groupe Yes en furent les pionniers.

Ainsi, une multitude de groupes s’affranchirent de leurs influences pour créer leur propre style. Ceci pour les bienfaits de la musique rock en général et du blues traditionnel enfin reconnu à sa juste valeur…

 

Et qui dit groupes de blues ou de rock dit concerts et salles appropriées. Et si Londres intra- muros était pas mal équipée en ce domaine pour l’époque, ce n’était pas non plus la panacée, malgré ce que l’on pourrait penser. Ainsi, était-il souvent nécessaire de se rendre dans le Greater London ou carrément en banlieue en prenant le métro (les lignes du ”tube” étaient beaucoup plus étendues que celles du métro parisien) pour dénicher son bonheur, nous allons le voir… 

Mais avant cela, il était indispensable de se procurer, chaque semaine, la Bible du passionné, à savoir le Melody Maker (ou, à défaut, le New Musical Express). Un hebdo musical qui, dans ses dernières pages, répertoriait la totalité des petits ou grands concerts de la semaine suivante, à Londres, dans sa banlieue et dans les principales villes britanniques. Impossible de passer à côté du “concert à ne pas manquer”. La date et l’horaire bien sûr (généralement “opening doors at 8 pm”) mais aussi, les “special guests” éventuels, le prix de l’entrée, le lieu exact et la station de métro la plus proche, tout était mentionné. Ainsi était-il possible d’assister au moins deux à trois fois par semaine à des concerts de vedettes du BBB ou de groupes en devenir. Et ce, généralement dans de bonnes conditions, les salles de concerts de dimension réduite, ne pouvant accueillir qu’un nombre assez limité de spectateurs, pour la plupart des adeptes habitués des lieux mais tous dans l’attente de solos d’anthologie, qu’il s’agisse de guitare, de sax ou de batterie…

Passons d’emblée sur les grandes salles de spectacles ou de cinéma sans âme véritable qui, de temps à autre, accueillaient des groupes prestigieux. Je pense ici au Gaumont State Cinema à Kilburn (NW) où, de mon fauteuil d’orchestre, j’eus le privilège d’applaudir Jeff Beck, ou à l’Hammersmith Odeon (devenu Appolo) où se produisirent le même Jeff Beck Group ainsi que Led Zeppelin. Un réveil très matinal était impératif pour qui souhaitait obtenir une place au plus près de la scène. Arrivé une demi-heure après l’ouverture des guichets pour Led Zep, je dus me contenter d’une place en mezzanine d’où, certes je voyais parfaitement la scène, mais de bien trop loin à mon goût. L’ambiance dans ces lieux “bétonnés” n’avait en réalité rien à voir avec la chaleur et la ferveur rencontrées au sein d’un club ou d’un pub aménagé, genre bar à concerts. Idem au Central London Polytechnic, lieu atypique, où les concerts se tenaient dans une grande salle du campus. Jimi Hendrix y fit sa première apparition londonienne en 1966 lors d’un concert de Cream, sous les yeux incrédules d’un Clapton abasourdi…

En vérité, la seule et unique très grande salle fréquentable à l’envie n’était autre que le Royal Albert Hall (SW7), panthéon élitiste, s’il en est, du classique et des grands évènements artistiques, qui, peu à peu au début des années soixante, se démocratisa et se métamorphosa ni plus ni moins en temple du pop-rock, du blues-rock, du british blues et même du blues traditionnel… et le reste encore aujourd’hui. J’y posais mon séant pour la première fois un soir d’automne 1968 à l’occasion du Farewell Concert des Cream avant d’y applaudir, par la suite, Jimi Hendrix, Muddy Waters ou Janis Joplin entre autres.

 

                                                                                                                                                                                Claude

London 1

London 2

London 3